samedi 18 décembre 2010

Ne crains pas, Joseph


Evangile du 4ème dimanche d'Avent A: Matthieu 1,18-24
L'évangéliste Matthieu commence son récit par deux « Genèse de Jésus-Christ », la première précisant qu'il s'agit du « fils d'Abraham, fils de David ». Cela pourrait nous intriguer mais regardons-y de plus près.
Le verset 16 qui termine la « première » genèse marque une rupture:
Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie de laquelle fut engendré Jésus, que l'on appelle Christ. D’Abraham à Joseph, d'engendrement en engendrement, l'arbre généalogique se dessine sous nos yeux. Brusquement le refrain s'arrête laissant surgir une interrogation: « que se passe-t-il? » Jésus, le premier maillon annoncé au verset 1 attire l'attention sur la particularité de sa naissance: il fut engendré. La formulation est au passif et l'auteur de l'engendrement n'est pas cité. Matthieu, dans la « deuxième » genèse y revient et tente de l'expliciter. Le même titre donné aux deux récits nous montre d'emblée que si Jésus s'enracine dans le peuple d'Israël et dans la descendance royale, s'il a tous les titres requis pour être reconnu comme le Christ, l'oint du Seigneur, il s'en détache en même temps. Il est le Messie attendu et cependant il ne colle pas à l'image que l'on se faisait de lui.
Nous passons d'un langage juridique au langage de la foi, de ce qui peut se vérifier historiquement à ce qui se révèle dans l'intime du coeur.
Matthieu contrairement à Luc, ne retient qu'une seule annonciation: l'annonce à Joseph. Sans doute que la communauté à laquelle il s'adresse connaissait cette tradition et avait admis la conception virginale de Marie et reconnu en elle la promesse de Dieu annoncée par Isaïe? Inutile alors de la reprendre. Mais peut-être aussi que subsistait la question de la filiation davidique de Jésus?
Toujours est-il que Matthieu décrit brièvement la situation: Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l'action de l'Esprit Saint. La suite de l'histoire est entre les mains de Joseph.
Chez les Juifs, les fiançailles étaient un engagement fort, dont on ne se libérait que par un acte de répudiation. Pouvons-nous imaginer le déchirement que cette situation inflige au coeur de Joseph?
D'une part, sa justice, épinglée par l'évangéliste, le retient de se faire passer indûment pour le père de l'enfant et de l'introduire dans la lignée de David alors qu'il n'a sur lui aucun droit. D'autre part, son amour pour Marie, sa confiance, ne peuvent imaginer qu'elle ait pu le tromper. Il ne comprend pas et décide de se séparer de Marie, mais dans le secret... pour ne pas l'humilier?
La délicatesse de son amour va l'ouvrir à une expérience forte qui sera déterminante pour la réalisation du projet de Dieu. Expérience d'une rencontre avec Dieu, tellement inconcevable dans l'Ancien Testament, que l'on parle d'un ange du Seigneur, d'un messager céleste.... Cette rencontre avec Dieu dans l'intime de son coeur, va transformer le jugement même de Joseph et susciter en lui une conviction profonde: il est au coeur d'un mystère et invité à y consentir, à y adhérer. Et le nom de l'enfant lui est confié. Et ce don de Dieu lui confère la paternité.
C'est par Joseph, par son renoncement et son consentement que la promesse de Dieu à David se réalise: « c'est un homme issu de toi que je placerai sur ton trône » (ps 131,11).
Certains exégètes ont vu dans la parole de l'ange à Joseph une opposition en relevant la particule « dè » du texte grec et traduisent ainsi: ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint MAIS (dè) elle enfantera un fils et c'est toi qui lui donneras le nom de Jésus.
Saint Paul nous dit de Dieu qu'il est le “Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom.” (Eph 3,15). Et si “Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham”, (Mat 3,9) comment ne le ferait-il d'un homme ouvert à son oeuvre?
Le fait de la conception virginale de Marie, n'est donc pas un obstacle à la descendance davidique de Jésus et n’ôte pas à Joseph son droit de paternité légale que l'ange l'invite à exercer en dépassant sa réserve, sa franchise et sa délicatesse pour les mettre au service du dessein de Dieu.
Ce texte nous invite d'abord à la contemplation de l'oeuvre de Dieu en notre monde qu'il veut sauver de la dérive du péché. Contemplation de sa présence dans l'histoire des hommes et de sa promesse dont rien n'arrête la réalisation, même pas le péché.
Nous pouvons aussi, dans ce texte, trouver un enseignement sur la transmission de la foi parfois si difficile.
Remarquons d'abord que les révélations, les annonciations qui préparent la naissance de Jésus se font sans témoin: Zacharie, Marie, Joseph sont seuls face à l'ange qui leur annonce un événement inédit, inouï, le plus bouleversant qui soit. Comment l'évangile peut-il dès lors nous relater ces événements? Sans doute à partir de confidences? Marie, Joseph tout comme Elisabeth et Zacharie ont du un jour ou l'autre lever le voile sur leur expérience, sur leur perception de la présence de Dieu au creux de leur vie, au fond de leur coeur. C'est ce que l'ange Raphaël recommandait à Tobie: Alors Raphaël les prit tous les deux à l'écart, et il leur dit : "Bénissez Dieu, célébrez-le devant tous les vivants, pour le bien qu'il vous a fait. Bénissez et chantez son Nom. Faites connaître à tous les hommes les actions de Dieu comme elles le méritent, et ne vous lassez pas de le remercier. Il convient de garder le secret du roi tandis qu'il convient de révéler et de publier les oeuvres de Dieu.” (12,6) La transmission de la foi, aujourd'hui encore ne passerait-elle pas par l'humble ouverture de notre coeur visité par le Seigneur. Les psaumes sont-ils autre chose que l'expression de foi de quelqu'un qui a fait l'expérience de l'action de Dieu en lui et autour de lui et ne nous invitent-ils pas à rendre grâces, à chanter les louanges du Seigneur?
Oui rendons grâces pour la foi qui nous a été transmise par tant d'hommes et de femmes, pétris de la Parole, ouverts à l'Esprit et qui ont su trouver des mots pour laisser transparaître les convictions forgées dans la prière et la contemplation. 
Sr Elisabeth

samedi 4 décembre 2010

Dans le désert...

2ème dimanche de l’Avent, année A : Matthieu 3,1-12
Suite à un partage de lectio, sr Elisabeth a rassemblé nos échanges.
Lecture
Jean-Baptiste paraît dans le désert. Depuis sa naissance, on n'a plus entendu parler de lui ni de sa relation avec Jésus. Matthieu le présente comme celui qui accomplit la prophétie d'Isaïe; son vêtement rappelle celui d'Elie. Son message d'ouverture le rapproche des prophètes de l'Ancien Testament.
Il prêche dans le désert; cette précision n'est pas innocente. Pour les gens de la Bible ce terme est porteur de sens. Le désert, c'est le long cheminement du peuple hébreu à sa sortie d'Egypte avant d'entrer dans la terre promise (livre de l'Exode), c'est aussi le lieu où Dieu parle au coeur de son épouse infidèle qui symbolise le peuple (Osée). Si le désert évoque l'aridité, la parole de Jean-Baptiste ne l'est pas moins. Très vite elle présente une certaine violence qui semble en contradiction avec le désir de la venue du Royaume.
Les Pharisiens et le Sadducéens sont d'emblée présentés sous des traits peu sympathiques laissant pressentir non seulement que le Royaume annoncé ne fait pas l'unanimité mais bien plus que le baptême n'est pas un rite automatique, un passe-partout qui assure du salut. Le baptême de Jean est ouverture sur un chemin de repentir. Son authenticité sera évaluée au bon fruit produit.
Jean ne cite pas Jésus, il parle de celui qui vient derrière lui et il le présente comme un cultivateur intransigeant qui va nettoyer son aire et faire le tri dans sa production.
Méditation.
Plusieurs idées surgissent de notre échange. L'idée de l'imprévu de Dieu, rien ne va de soi. Jean-Baptiste apparaît tout à coup, on ne sait pas d'où il vient; on ne s'attendrait pas à voir quelqu'un se mettre à prêcher dans un désert et pourtant les foules viennent à lui et se font baptiser; le Royaume attendu et désiré est présenté avec violence.
Les versets 2 et 3 rendent les auditeurs de Jean-Baptiste participants de ce qui va arriver. La venue du Seigneur demande une préparation.
Deux types d'hommes sont présentés: ceux qui se font baptiser, motivés par le poids du péché ou par la peur de la colère et les prophètes, Isaïe, Elie, Jean-Baptiste, vus comme des veilleurs, des éveilleurs pour leurs frères. Il s'agit d'un même contexte d'infidélité, de pratiques religieuses qui manquent d'authenticité.
Le rite ne suffit pas pour échapper à la colère, il faut la disposition du coeur qui lui correspond; avoir Abraham pour père ne suffit pas. « On reconnaît l'arbre à ses fruits! »
On a l'impression d'une foule, entraînée par l'émulation, contrairement à Nicodème qui vient seul, de nuit, trouver Jésus.
Deux types de baptême sont aussi présentés: le baptême de Jean, baptême de repentir en vue de la production d'un bon fruit, c'est un baptême d'eau; eau qui lave, qui arrose, qui irrigue pour assurer la germination et le développement du fruit. Le baptême de Jésus, baptême d'Esprit Saint, qui fait entrer dans la relation du Père et du Fils; baptême de feu qui brûle tout ce qui ne peut trouver place dans le Royaume. Le feu n'est pas tant un châtiment que la chance d'une purification profonde que nous ne pouvons réaliser nous-mêmes. Le baptême de Jean concerne l'oeuvre humaine de repentir et de conversion, celui de Jésus nous ouvre à l'oeuvre de l'Esprit au plus profond de nos coeurs.
Prière
Donne-nous Seigneur, de reconnaître les Jean-Baptiste de notre temps, de les accueillir dans leur imprévisible, de nous mettre à leur écoute pour préparer ton chemin en nos coeurs.
Donne-nous d'oser la solitude et le silence du désert qui nous mettent à nu devant toi et devant nous.
Nous te rendons grâce pour notre baptême, donne-nous de voir dans les épreuves de la vie, des signes de ton oeuvre de purification qui nous préparent et nous façonnent pour le Royaume où tu nous as préparé une place pour vivre en ta présence pour l'éternité.

dimanche 28 novembre 2010

Ne vois-tu pas le jour venir?

1er Dimanche d'avent  A : Mt 24,37-44
 
Rien ne marque plus la mémoire des hommes que les séismes, les tsunamis, les tempêtes... L'histoire de Noé, du déluge, était passée de génération en génération.
En y faisant appel, Jésus ne pouvait manquer de se faire comprendre...
Ainsi sera l'avènement du fils de l'homme.
Manger, boire, se marier, travailler... n'est-ce pas aujourd'hui comme toujours ce qui fait le quotidien de la vie? Un quotidien qui risque de devenir habitude, routine... dont on a oublié le sens profond, la dynamique qui le porte.
Que surgisse un événement marquant et nous voilà surpris. Et voilà que montent les questions, les pourquoi? les comment?
Jésus nous avertit qu'un grand événement se prépare: la venue du fils de l'homme. Il nous invite dès lors: veillez – comprenez – tenez-vous prêts.
Jésus nous investit d'une mission, une mission prophétique exauçant ainsi le voeu de Moïse (Nb 11,29): « puisse tout le peuple du Seigneur être prophète... » Et qu'est-ce qu'un prophète? Le Seigneur le révèle à Ézéchiel: « Je t'ai fait guetteur pour la maison d'Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part... » (Ez 33,7). Être aux aguets d'une parole, comprendre les signes des temps, les paraboles, les leçons que nous livre la vie de tous les jours; être prêt et attendre.
Attendre quoi? La venue du fils de l'homme.
C'est le Christ lui-même, le fils de Dieu venu dans notre monde, le fils de Dieu devenu fils de l'homme qui nous invite à attendre sa venue. Oui, Jésus est né il y a 2000 ans, Messie attendu par le peuple pour inaugurer le Royaume. Mais justement il est venu l'inaugurer, le « mettre en route », pas le réaliser de force, contrairement au souhait de certains, il n'est pas venu avec char et cavalerie pour s'imposer comme Roi, il est venu comme un semeur... semeur de paix, d'amour, de justice, d'espérance... pour tous les hommes.
Ses adversaires avaient bien perçu que cela bouleverserait leurs habitudes, ils ont tué le semeur... mais pas la semence.
Cette semence nous est confiée, la terre nous est confiée pour faire germer la semence selon le projet de Dieu.
Voilà bien l'objet de notre vigilance, offrir à la semence du Royaume une terre riche, féconde, exposée au soleil et abreuvée. Et les cultivateurs savent que s'ils ne peuvent faire germer et croître une semence, un dur labeur de toute l'année, orienté vers la moisson, est pourtant bien nécessaire.
Le Christ est venu semer, il reviendra moissonner, Entre les deux, c'est le temps de l'Église sur le champ du monde. L'Évangile a été semé, à nous de multiplier la semence pour qu'il soit répandu partout où vivent les hommes. A nous d'être capteurs solaires et puisatiers. S'il nous faut veiller, ce n'est pas pour « sauver notre peau », s'il nous faut veiller c'est pour, dès le point du jour, capter les rayons du Soleil levant qu'est le Christ; être à l'affût des signes de la présence d'une source, d'une parole de vie,  et creuser un puits où tous viendront s'abreuver.
En célébrant l'Avent d'année en année, en faisant mémoire de la naissance du Christ parmi nous, le Seigneur nous invite à raviver notre attention, à lever les yeux et à guetter les signes annonciateurs de la moisson, de l'éclosion du monde nouveau, de la Vie nouvelle que le Christ nous a révélée par sa Résurrection.
Sr Elisabeth 

jeudi 25 novembre 2010

Ne pas se tromper de salut...

Méditation pour le jeudi de la 34ème semaine du Temps Ordinaire (année paire)

Parfois, la liturgie nous offre des textes un peu ardus... et pourtant la littérature apocalyptique se veut porteuse d'espérance. Aujourd'hui, l'Eglise nous proposait de lire l'Evangile selon saint Luc au chapitre 21, versets  20 à 28.
Quelle espérance s'en dégage?  
Bonne nouvelle de Jésus-Christ selon saint Luc
saint Luc que nous avons entendu tout au long de cette année liturgique, et en semaine depuis près de 3 mois. Saint Luc dont on nous dit qu'il est l'évangéliste de la miséricorde, du salut pour tous, de la grâce....
Jérusalem sera encerclée, il y a aura une grande misère, une grande colère.... ils tomberont sous l'épée, ils seront emmenés en captivité, les hommes mourront de peur...  Bonne nouvelle de Jésus-Christ selon saint Luc!
 
Je médite le texte et me demande en quoi il est une bonne nouvelle,
Pas le temps et pas l'envie d'aller bouquiner dans la bibliothèque... Alors j'ai lu, j'ai dormi, j'ai prié et heureusement pour moi, il y avait une manne de linge à repasser... Alors voilà, je vous partage simplement ce qui est monté en moi au rythme du va et vient du fer à repasser. 
On m'a appris que pour sauter, il fallait prendre son élan et pour cela reculer un peu pour affronter l'obstacle.
Revenons donc au début du chapitre de Luc dont est tiré ce texte. C'était l'Évangile de lundi,
Nous y voyons Jésus qui lève les yeux et regarde les uns et les autres déposer leur offrande dans le trésor du temple... et son regard s'arrête sur les 2 piécettes de la pauvre veuve...
Mardi, c'était au tour des disciples à lever les yeux et  leur regard s'arrête sur la beauté des pierres du temple...
Et Jésus leur dit: « Attention, ne vous trompez pas de beauté! Ce que vous contemplez, ce que vous admirez, tout sera détruit, il n'en restera rien! » Et dans quelques siècles, quand on voudra savoir à quoi ressemblait ce temple, on fera des fouilles, à la petite cuiller comme sur la place de la basilique... on pourra alors peut-être deviner un peu de sa beauté. Mais les 2 piécettes de la veuve, tout comme la cruche d'huile et le vase de farine de la veuve de Sarepta, elles ne seront pas oubliées et on pourra dire de ces pauvres veuves ce que Jésus a affirmé de la pécheresse qui lui versait le parfum sur les pieds: « partout où on proclamera cet Evangile, dans le monde entier on redira à sa mémoire ce qu'elle vient de faire ». Et pour retrouver cette beauté il nous suffira à notre tour de tendre la main dans un geste de partage et un don radical de nous-même, dans notre pauvreté.
Ne vous trompez pas de beauté.
Et Jésus continue: « Mais maintenant, prenez garde, ne vous effrayez pas, n'allez pas aussi vous tromper de catastrophe! Vous allez voir des choses effrayantes mais ce ne sera pas tout de suite la fin! »Isaïe n'a-t-il pas dit: « si tu traverses les eaux, je serai avec toi, et les rivières elles ne te submergeront pas. Si tu passes par le feu, tu ne souffriras pas et la flamme ne te brûlera pas? »(Is 43,2)
Les catastrophes n'ont-elles pas jalonné l'histoire du peuple d'Israël? Et nous pouvons penser que les oreilles des auditeurs  de Jésus, en bons connaisseurs de la Bible, étaient plus sensibles que nous à ce vocabulaire
Le feu, le vent, le tonnerre, la foudre... Le buisson qui se met à flamber tout seul, sans se consumer.... La mer qui se sépare et tout à coup reprend sa place... Rappelons-nous le psaume: « quand Israël sortit d'Egypte et Jacob de chez un peuple étranger... La mer voit et s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière, les montagnes sautent comme des béliers... »(ps 113)
Et sur le mont Sinaï: « il y eut des coups de tonnerre, des éclairs et une épaisse nuée sur la montagne, ainsi qu'un très puissant son de trompe... tout le peuple trembla. Moïse parlait et Dieu répondait dans le tonnerre. »
Ces catastrophes, ces signes dont nous parle Jésus dans l'Evangile ne sont-ils pas annonciateurs d'une parole que Dieu va prononcer?
« Quand Dieu regarde la terre, elle tremble, il touche les montagnes elles fument »(ps 104) Nous chantons cela si souvent dans les psaumes, alors pourquoi nous effrayer? Tout cela n'est-il pas le signe que Dieu se fait proche? Qu'un événement va se produire?
Quand une femme enceinte commence à ressentir les contractions, quand elle sent quelque chose se déchirer en elle et son corps s'ouvrir... ne se dit-elle pas: le moment est venu? Quand le bébé dans le ventre de sa mère voit son univers s'ébranler, les eaux dans lesquelles il baignait tout à coup s'enfuir et lui-même être propulsé dans un espace inconnu et que pour comble on lui coupe le cordon qui lui assurait sa subsistance... c'est un véritable cataclysme et pourtant, ne dit-on pas que c'est un heureux événement?
N'est-ce pas une expérience de ce type que nous serons appelé à vivre au jour de notre mort? Expérience de rupture, d'éclatement, de déracinement pour nous ouvrir à un monde nouveau, à une vie nouvelle... N'est-ce pas déjà aussi une expérience de ce type que nous vivons dans les épreuves qui nous touchent personnellement ou qui touchent notre monde?
Ne vous trompez pas de catastrophe. La vraie catastrophe pour le nouveau-né n'est pas dans l'ébranlement qu'il subit tout à coup, la vraie catastrophe serait qu'il refuse ce monde nouveau dans lequel il est projeté, qu'il n'ouvre pas ses poumons pour les remplir d'air, qu'il ne reconnaisse pas les bras de sa mère et ne puisse pas se nourrir de son lait.
Et nous? Saurons-nous entrer dans le monde nouveau qui nous est promis et qui pointe déjà? Saurons-nous ouvrir nos oreilles et nos coeurs à la parole que Dieu est sur le point de proférer? Le Fils de l'homme quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?
Ne vous trompez pas de beauté, nous dit Jésus; ne vous trompez pas de catastrophe; ne vous trompez pas de salut. Ne rentrez pas dans vos maisons, ne retournez pas à la ville, les murs ne vous protégeront pas, vos richesses ne vous serviront de rien. Ne vous appuyez pas non plus sur la faculté que vous avez reçue de transmettre la vie; vous n'avez pas de pouvoir sur elle,
Votre salut, Isaïe vous l'a dit, il est dans la confiance et la sérénité(Is 30,15). Dans la confiance paisible que ce que Dieu a promis il est capable de le réaliser. Dans la confiance du psalmiste qui au plus fort de sa détresse crie sa foi: « les eaux montent jusqu'à ma gorge... j'enfonce dans la vase du gouffre,... le flot m'engloutit....  mais je te prie Seigneur, c'est l'heure de ta grâce... » ps 68
« Alors on verra le Fils de l'homme venir dans la nuée... redressez-vous, relevez la tête, car votre rédemption est proche»
Oui c'est l'heure de la grâce, l'heure où Dieu va déchirer les cieux et descendre,  C'est l'heure des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, c'est l'heure de la Jérusalem nouvelle... où il n'y aura plus de temple et où nous adorerons en esprit et en vérité, où nous adorerons à ciel ouvert, où nous adorerons à coeur ouvert.
Sr Elisabeth 

jeudi 30 septembre 2010

Espérer, grâce de la rencontre



Qui dit rencontre, dit découverte, partage,...
C'est bien ce qu'il nous a été donné de vivre au long de ces jours de symposium à Rome en septembre.
Imaginez la richesse des échanges, lorsqu'à votre table, se trouvent des bénédictines de pays aussi divers: Indes, USA, Espagne, Brésil, Suède, Italie,...
Bien sûr il faut franchir la barrière des langues, mais à force d'efforts et de rire, de mots et de gestes, on finit après quelques jours à pouvoir tant échanger, qu'il semble que l'on se connaît depuis si longtemps.
Il y a aussi ces moments magiques, où par groupe linguistique, il nous est donné de préparer un office pour toutes... voyez, un groupe francophone, cela ne veut vraiment pas dire, un groupe de françaises... cela donne quelques françaises accueillant à bras ouverts, non seulement les voisines belges, mais aussi le Vietnam, le Burkina, le Togo, le Canada,... Alors pour tel psaume, ce sera l'accompagnement à la kora, pour donner le rythme, ce sera le maracas,... Voyez sur la photo la découverte émerveillée de cet instrument...
Nous étions une bonne centaine, venant de tous horizons, toutes vivant selon la Règle de Benoît. Ne sens-tu pas monter en toi l'espérance quand de telles rencontres sont possibles, quand de telles rencontres te dilatent le coeur ?
La visitation de Marie à Elisabeth est souvent revenue en nos coeurs: quand deux femmes, porteuses de vie, s'accueillent, le Seigneur tressaille de joie ! 
Sr Thérèse-Marie

mardi 31 août 2010

Espérer face... au refus du temps




Un aspect de notre « monde sans limite » qu’il faut peut-être relever, c’est le problème du rapport au temps. « Je veux tout, tout de suite ! » Notre société semble avoir fait profession de ce slogan infantile. La difficulté de prendre un engagement, de le tenir appartient aussi à ce problème de relation au temps.
Comment notre vie remet-elle l’espérance au cœur même de cette situation ? N’est-ce pas en mettant notre vie en tension entre un déjà là et un pas encore ?
Silence, persévérance, patience, stabilité, voilà un vocabulaire bénédictin qui marche à rebours...
Il est bon d’espérer en silence le salut de Dieu[1]. Je vois dans l’humble persévérance de nos aînées, dans leur manière de poursuivre la route, dans un tranquille silence, une merveilleuse hymne à l’espérance.
Si vous connaissez le film « L’homme qui plantait des arbres »[2]... pour moi, il est parabole de nos vies. Ce pourrait être un beau partage que de nous dire quel arbre nous plantons par la persévérance de nos existences !
 
Mais nos vies courent aussi un terrible risque, dans sa manière d’habiter le temps de ses rythmes et horaire bien balancés de prière et travail : « l’habitude nous joue des tours »[3]. Dans nos vies, où 5 fois par jour nous célébrons l’office dans une stalle... le risque est grand de s’installer dans un train-train qui n’a plus rien de la marche du pèlerin !!! Et pourtant n’est-ce pas lui qui nous entraîne... étranger, pèlerin sur cette terre. Et la chanson de poursuivre : « La rouille aurait un charme fou si elle ne s’attaquait qu’aux grilles ». Et c’est une moniale qui ose reprendre ces mots !!! J’avoue prier que la rouille s’attaque non seulement à toutes nos grilles, mais aussi à nos habitudes, nos traditionalismes, nos ritualismes... tout ce qui affadit, dénature le sel de l’Evangile. Benoît veut nous conduire par l’Evangile ! Et Jésus n’a trouvé où reposer la tête si ce n’est sur la Croix. Pouvons-nous vivre « désinstallées » à sa suite ?
Sr Thérèse-Marie

[1] Lamentations 3,26 traduction TOB
[2] Film d'animation de Frédéric Back d'après L'homme qui plantait des arbres, de J. Giono. Narration de Philippe Noiret, 1987 (30 mn).
[3]cf. la chanson : LA ROUILLE; paroles: Jean-Pierre Kernoa; musique: Maxime LeForestier 

dimanche 21 février 2010

l'espérance au désert...

Méditation pour le premier dimanche de Carême, année C

Et nous y voici, en carême. Mais pas avec des mines de carême, j’espère!
La prière d’ouverture du premier dimanche de carême nous a rappelé le but du carême : progresser dans la connaissance de Jésus Christ, et nous ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle... Alors c’est vrai, on peut laisser tomber les masques de Carnaval, pour laisser fleurir notre joie profonde de progresser en cette connaissance, comprenons : de progresser en l’amour de Jésus, du Dieu qu’il nous révèle.
Et pour nous le découvrir, trois textes sont proposés en la liturgie de ce même dimanche. Trois confessions de foi en acte, pourrions-nous dire.
Dans le Deutéronome (26,4-10), un Israélite confesse sa foi en offrant à Dieu les prémices de ses récoltes. Il relit son histoire, l’histoire de son peuple, et proclame que le Dieu créateur à qui il doit sa récolte, est aussi Dieu sauveur, Dieu qui a compassion des petits, des pauvres, des opprimés, des étrangers. Au Dieu qui libère et donne une terre, il vient offrir à son tour les prémices de sa terre en un geste qui le libère du "tout pour moi". En lisant les textes de la loi juive, nous découvrons que par ce geste d’offrande, le croyant juif entre dans la générosité et la compassion de Dieu. Les prémices qu’il offre vont être partagées : une part pour les lévites qui n’avaient pas de terre, une part pour la veuve, l’orphelin, le pauvre, l’étranger, une part pour célébrer en famille la bonté de Dieu. Ainsi le croyant devient membre d’un peuple attentif au pauvre.
Voilà pour nous faire progresser dans la connaissance de notre Dieu : Dieu sauveur, compatissant, bon et généreux, qui invite à devenir comme lui, communion ouverte ! Espérance du partage...
Dans la lettre aux Romains (10,8-13), Paul nous partage ce qui est l’essence même de toute sa vie : la foi au Christ mort et ressuscité. Une foi ni cérébrale, ni sentimentale : croire en son cœur, c’est laisser la foi diriger notre pensée et l’engagement de tout notre être. La foi au Christ ressuscité donne le salut, justifie... c'est-à-dire nous ajuste à Dieu, la foi nous travaille, nous transfigure à l’image du Fils ! En cette foi, nous dit saint Paul, il n’y a plus de distinction entre juifs et païens. Voici le peuple de la première alliance élargi à l’humanité entière, par la seule foi en Jésus. Impossible d’être chrétien sans un cœur universel ! Espérance de la fraternité...
Relisons maintenant l’évangile présentant Jésus au désert (Luc 4,1-13)... confession de foi de Jésus lui-même pourrions-nous dire !
Jésus, rempli de l’Esprit Saint quitta les bords du Jourdain. Ce texte fait suite au baptême de Jésus. Baptême où le Père a proclamé : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui je t’ai engendré. Et voici Jésus conduit à travers le désert par l’Esprit ! A travers : le désert est un lieu de passage... vers la terre nouvelle ! Pendant 40 jours, il est mis à l’épreuve par le diable. 40 jours, c’est le rappel des 40 ans au désert du peuple d’Israël.
Est-il nécessaire de nous rappeler que le récit qui suit est symbolique ? N’essayons pas d’imaginer le diable inventant le téléférique pour emmener Jésus sur le faîte du Temple ! Mais comprenons combien Jésus, partageant notre condition humaine, a été tenté tout au long de son existence, aussi bien par ce qui touche à l’avoir (pierre/pain) qu’au pouvoir (tous les royaumes) et au savoir (mettre Dieu en poche). Jésus, humain… comme nous ! Espérance d'une humanité renouvelée...
Ce récit symbolique nous dit donc qu’après 40 jours au désert, Jésus a faim : on peut comprendre... Alors vient le tentateur : si tu es fils de Dieu... Bien sûr qu’il l’est, le Père vient de lui dire ! Ordonne à cette pierre de devenir du pain. - Oui, je suis fils, répond Jésus, c’est pourquoi je ne vis pas seulement de pain, ma relation au Père est plus vitale encore que le pain, et c’est de lui que je reçois le pain ! Je suis Fils pour servir, non pour me servir !
- Ta relation filiale est si importante ? Qu’à cela ne tienne, semble répondre le tentateur. Il emmène Jésus sur une hauteur pour qu’il embrasse du regard tout l’univers : si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. Moi aussi je peux être père pour toi, et tout te donner, semble chuchoter le malin ! A quoi Jésus répond : - oui, ma relation filiale est vitale et je n’ai qu’un Père ! C’est devant lui, Dieu que je me prosterne, c’est de lui que je reçois la vie, le mouvement et l’être. Et Jésus de préférer la liberté des enfants de Dieu à la prison du pouvoir, à l’esclavage des richesses accaparées.
Alors le tentateur l’emmène à Jérusalem, sur le toit du Temple, lieu idéal pour un coup d’éclat. Il semble consentir au choix de Jésus : - Bien, tu es donc fils de Dieu. Tu es grand alors ! Tu sais que tu peux compter sur lui. Parfait, alors : vas-y, jette-toi en bas du Temple, fais l’expérience de ce souci qu’il a pour toi ! Goûte combien il est Père pour toi ! Faute d’avoir réussi à tenter Jésus, Dieu fait homme, le malin invite Jésus à tenter Dieu ! Et Jésus refuse encore ! Il semble dire : ma foi au Dieu Père de tendresse me donne de vivre avec l’Esprit au quotidien, ma vie humaine, sans chercher à en tirer profit personnel, pouvoir, gloire. Ma relation au Père me donne de vivre ajusté à lui, dans le respect : respect des choses (une pierre est une pierre), respect des autres (refus du pouvoir et de la domination, de l’accaparement des richesses), respect du Père (je ne le tenterai pas). Là où il n’y a que respect, il n’y a aussi que l’amour... et le malin de s’en aller : l’amour il ne connaît pas, ne veut pas connaître... et le malin de s’en aller avec une triste mine de carême, tandis qu’avec Jésus nous pouvons poursuivre heureux la voie qu’il nous a ouverte !
Espérance de la filiation divine...
Sr Thérèse-Marie